La publication du livre de Vincent Geisser a semé le désarroi et l’indignation chez tous ceux qui se reconnaissent dans les valeurs républicaines et le combat laïque. En vérité, celui qui fut notre chargé de conférence de méthode à l’IEP d’Aix-en-Provence semble poursuivre trois objectifs à travers sa thèse : intimider tous ceux qui luttent contre l’intégrisme musulman assimilé ici au véritable islam ; flatter, non sans démagogie, l’orgueil blessé d’une population déboussolée ; régler ses comptes avec ce qu’il appelle le “puritanisme républicain”…

“L’Arabe est, très exactement, le voleur qui attend au coin de la rue le passant attardé, le matraque et lui vole sa montre”. Le passage est extrait de L’Aurore2, année 1954. L’arabophobie était alors, dans un pays comme la France, un mal bien réel, banal, qui contaminait aussi bien la droite que la gauche. Elle culmina avec la répression sanglante de la manifestation pacifique du 17 octobre 1961 qui vit le massacre de centaines d’Algériens (on ne déterminera d’ailleurs jamais le nombre exact de victimes). Bien qu’on ne puisse comparer la France de 1954 avec celle de 2004, force est de constater que l’arabophobie y est persistante. Elle s’étend, depuis peu, à la pratique religieuse majoritaire des Français d’origine maghrébine : l’islam. Ainsi a-t-on pu assister encore récemment à des profanations de cimetières musulmans ou à des attentats contre des mosquées3. Mais voilà que certains tentent de faire accréditer la thèse selon laquelle des intellectuels “gardiens de la morale républicaine”, parce qu’ils n’accepteraient pas l’expression française de la religion musulmane, s’évertueraient à jouer sur la peur de l’islam. Il faut tordre le cou à cette inacceptable logique du soupçon. Car si la xénophobie anti-arabe et, par contagion, anti-musulmane, est une réalité, qui se déverse notamment avec une virulence infecte sous la plume d’Oriana Fallaci4 ; si une islamophobie est revendiquée ici ou là par des éditorialistes pour le moins maladroits comme Claude Imbert5 ; s’il faut s’acharner à dénoncer l’une (l’islamophobie structurelle d’une extrême-droite qui a réactualisé son répertoire raciste après le 11 septembre 20016) et à désavouer l’autre (un anti-cléricalisme dévoyé) sans pour autant rétablir le délit d’opinion, il est absolument mensonger et ignoble de populariser l’idée selon laquelle la France, en vertu de son exception républicaine, serait devenue un haut lieu de la haine anti-musulmane. C’est pourtant ce à quoi s’emploient avec constance les fondamentalistes musulmans qui taxent d’islamophobie la moindre critique qui leur est adressée. Ils ont, comme tous les intégristes, leurs “idiots utiles” qui leur emboîtent le pas.
Vincent Geisser en est. Chercheur à l’IREMAM7, représentant de cette gauche universitaire islamophile qui croit protéger les musulmans en prenant la défense des islamistes, l’auteur de La Nouvelle islamophobie expose une thèse aussi erronée qu’insupportable : la France, en raison du traumatisme hérité de son histoire coloniale, n’arriverait pas à appréhender le fait musulman comme un fait religieux national. Profondément “moderne”, le nouveau discours islamophobe emprunterait de manière privilégiée au registre républicain ses arguments d’un islam incompatible avec l’universalisme issu des Lumières (en cela, il trancherait avec le vieil anti-mahométisme chrétien). Dans le prolongement du racisme néo-colonial, les “républicains” ne seraient toujours pas sortis d’un rapport civilisateur à l’islam et verraient l’identité française comme exclusive de l’identité musulmane ! D’où leur opiniâtre hostilité au port du voile islamique à l’école ! C.Q.F.D.
Lorsque ces inepties viennent d’organisations religieuses rétrogrades telles que l’UOIF ou d’associations qui, comme le MRAP, ont fait de l’antiracisme incantatoire leur cheval de bataille, il n’y a pas de quoi s’alarmer. On commence à être habitué. Mais quand c’est un universitaire attaché au CNRS, repris par le Monde diplomatique et derrière lui toute une frange de la gauche française qui se laissent abuser par les fondamentalistes de tous poils (sans mauvais jeu de mots à la Luc Ferry !) ; quand on les entend répandre la thèse d’un camp “national-républicain” forcément islamophobe, d’”intellectuels médiatiques” islamophobes, et même de “musulmans islamophobes” ; quand on les écoute, enfin, nous expliquer que les seuls intégristes sont les laïques et qu’au bout du compte, la laïcité masque un racisme “à la française” qui ne dit pas son nom, on ne peut qu’être indigné. “Les douaniers de la pensée sont de retour”8 prévenait, il y a deux ans, un Pierre-André Taguieff décidément prémonitoire.
 un « bon musulman » est un musulman qui n’est plus musulman, un « musulman light », un « musulman sans bruit et sans odeur ». Une belle mosquée est une « mosquée sans minaret discrète et quasiment invisible ». Une « femme musulmane émancipée », c’est une « femme qui se plaint de la violence de son père, de ses frères et de ses cousins et qui fait le tour de France en criant : « halte aux soldats du fascisme vert ! »”. C’est en ces termes que V. Geisser décrit, au cours d’une conférence donnée au rassemblement annuel de l’UOIF au Bourget le 10 avril dernier9, “l’ambivalence d’une certaine pensée républicaine” qui n’accepterait l’islam que “dans les limites du seuil d’islamité tolérable”. Outre que les jeunes femmes de “Ni putes, ni soumises” apprécieront la dernière pique qui leur est directement adressée, on regrette que le polémiste n’ait pu s’empêcher de “verser dans la dénonciation caricaturale et victimisante” contre laquelle il affirmait pourtant vouloir se prémunir.
Qu’en est-il en réalité ? Islamophobe, la France ? Rien n’est moins sûr. Comme le souligne Eric Conan, “l’attitude générale de la société française à l’égard de l’islam depuis une quinzaine d’années inciterait plutôt à parler d’islamophilie”10. Ainsi le retour à une certaine forme de gallicanisme concernant la religion musulmane11. Ou encore la dérogation au principe de mixité autorisant l’aménagement d’horaires spéciaux d’ouverture pour les femmes dans certaines piscines municipales. En effet, si V. Geisser théorise, à partir de l’affaire du Franprix d’Évry, une “islamophobie municipale” qui a tout de l’anecdote, il passe sous silence ces maires qui, au mépris de la loi de 1905, financent des lieux de cultes musulmans sur fonds publics. Sans parler de cette sollicitude zélée mâtinée de mauvaise conscience poussant de plus en plus de cantines scolaires à rayer la viande de porc de leur menu. Récemment, la levée de boucliers de militants de “gôche” et d’extrême-gauche contre le projet de loi sur la laïcité participe de cette même mauvaise conscience, héritée de la décolonisation, et décrite en ces termes par Anne Vigerie et Anne Zelensky : “Dans notre société postcoloniale, travaillée par une culpabilité mal assumée, la phobie d’être accusé de racisme par « refus de l’autre » conduit à la sacralisation irraisonnée de la différence. Nous vivons ainsi sous la coupe d’une bien-pensance héritée des réflexes de « gauche », dont même la droite est victime. Voilà comment, au nom du respect des coutumes, on nous a fait honte quand nous avons décidé de dénoncer l’excision et de porter devant la justice les cas d’excision. De cet état d’esprit apeuré qui se réfugie dans une tolérance tous azimuts, les islamistes jouent à fond, sans états d’âme. Le drame est, en réalité, que cette bien-pensance-là est un véritable racisme, qui ne se voit plus, mais survit et se réincarne dans l’antiracisme apparent du « droit à la différence ». Le bigotisme islamiste, dont l’équivalent chrétien nous indignerait, c’est « bon pour les maghrébin(e)s »…”12.
Dans un entretien accordé à Politique Autrement13, Jean-Claude Guillebaud a des mots très justes pour évoquer cette “culture de la différence” qui triomphe actuellement dans les rangs de la gauche bien-pensante. Le différentialisme, pourtant enraciné dans une tradition intellectuelle d’extrême-droite, aurait émigré vers la gauche anti-colonialiste à la faveur d’une “mise en critique acerbe de l’héritage occidental”. Le remords suscité par les guerres coloniales et la Shoah aurait nourrit une véritable “honte de soi”, voire une “haine de soi”, qui se serait accompagnée “d’une ouverture à l’autre allant jusqu’à la démagogie”. Acceptant un “relativisme culturel” qui ne serait, au fond, qu’”un renoncement à l’universel”, la gauche en serait arrivée, “au nom du respect de la diversité des cultures”, à justifier l’injustifiable, à légitimer tout et n’importe quoi : “c’est au nom de ce différentialisme qu’on trouvait formidable la révolution maoïste à la revue Tel Quel, parce que, disait-on, les Chinois n’avaient pas la même conception de la liberté que les Occidentaux” nous explique ainsi Jean-Claude Guillebaud.
Vincent Geisser, en créant la catégorie de “musulmans islamophobes” (auxquels il consacre un chapitre entier sur quatre !) n’échappe malheureusement pas à ce différentialisme. Par une sorte de préjugé raciste inversé, il en arrive, à son corps défendant14, à “essentialiser” des Français réputés musulmans en les renvoyant à ce qui, est-il suggéré, n’aurait dû cesser d’être leur communauté. Ainsi l’étiquette de “musulmans islamophobes” est-elle accolée à tous ceux qui, ayant un lien ostensible avec la culture ou la religion musulmane, se permettent d’émettre des critiques contre les islamistes. Comme s’ils étaient dans l’incapacité de s’abstraire de leur “communauté primordiale” – en l’occurrence l’islam – et de penser par eux-mêmes. Comme si toute critique des dérives de l’islam par un musulman révélait nécessairement les ambitions cachées de son auteur, suspect parce que forcément mu par des intérêts carriéristes et un arrivisme de capo. En ce sens, écrit Pascal Bruckner : “ le libelle de Vincent Geisser  vise avant tout à pénaliser ces musulmans dits modérés ou agnostiques qui souhaitent s’émanciper de l’intégrisme. C’est là que le concept d’islamophobie se révèle une machine de guerre pernicieuse au service d’intérêts particuliers : elle consiste à stigmatiser ceux des intellectuels, religieux, journalistes, philosophes d’origine maghrébine qui osent critiquer les principes de leur foi, en appellent à une relecture du Coran ou plaident pour une séparation des pouvoirs temporel et spirituel. Cela permet de les désigner à la vindicte de leurs coreligionnaires extrémistes en dressant une véritable liste de proscription (où l’on retrouve pêle-mêle Dalil Boubakeur, Soheib Bencheikh, Malek Boutih, Rachid Kaci, Latifa Ben Mansour, Mohammed Sifaoui, Abdelwahab Meddeb et beaucoup d’autres)”15.

On le voit, V. Geisser relaie les aspirations des fondamentalistes qui revendiquent pour cet islam “paria des confessions” et “confession des parias” (selon l’expression de Pascal Bruckner) un privilège d’intouchabilité : l’islam ne pourrait faire l’objet d’une quelconque critique précisément parce que les musulmans sont vulnérables. Or, se permettre de critiquer l’islam dans ses dérives intégristes et communautaristes, n’est-ce pas déjà le mettre sur un pied d’égalité avec les autres grandes religions de France – et, en conséquence, ouvrir la voie à sa normalisation ? Si la République a une dette envers ses anciens colonisés devenus Français, n’est-ce pas de les traiter en citoyens à part entière ? Ainsi, rien ne justifie que les dérives de certaines organisations musulmanes soient moins critiquables que celles d’organisations chrétiennes ou juives. Lorsque le Consistoire israélite de France, par la voix de son président, Jean Kahn, traite de “traîtres au peuple juif” (sic) les philosophes Bernard-Henri Lévy et Alain Finkielkraut en raison de leur soutien public au pacte de Genève16, est-ce être judéophobe que de dénoncer sa dérive extrémiste ?
Au sujet de la judéophobie, justement, Dominique Vidal écrit : “En titrant sur la “nouvelle islamophobie”, Geisser renvoie sans nul doute à la “nouvelle judéophobie” de Pierre-André Taguieff. Ce rapprochement ne manque pas d’intérêt : si l’une et l’autre suscitent des agressions de plus en plus nombreuses, la première se présente, en France, comme un courant de masse, tandis que la seconde recule sur la longue période”17. Le rédacteur en chef adjoint du Monde diplomatique, qui tire ses sources du rapport d’activité 2002 de la CNCDH18, a noté que le calquage de la notion d’islamophobie sur celle de judéophobie n’est pas innocent. Certes, l’antisémitisme ne présente pas le caractère “massif” du racisme anti-maghrébin. Mais comment nier la singularité inquiétante de cette poussée contemporaine de judéophobie ? Comment négliger la spécificité d’un nouvel antisémitisme qui a conduit, pour la première fois depuis la Seconde Guerre Mondiale, à des incendies de synagogues ? Comment peut-on rester impassible devant ce constat que la France est le seul pays d’Europe où s’est transposée la violence du conflit israélo-palestinien ? Comment, enfin, ne pas s’apercevoir que la parole judéophobe s’est décomplexée ? Tandis que José Bové réactive le vieux mythe de la conspiration judéo-sioniste19, Tariq Ramadan dresse, dans un texte stupéfiant, une liste d’”intellectuels juifs”20 accusés de se positionner politiquement en fonction de leur seule appartenance communautaire, sans que tout cela ne semble émouvoir les militants alter-mondialistes, de tradition antiraciste. Gageons que ceux-ci n’auraient peut-être pas été les derniers à réagir si ces propos avaient été tenus par un Mégret ou un Le Pen. C’est en ce sens que l’invocation de la nouvelle islamophobie consisterait, selon Pascal Bruckner, à “rétablir le principe d’équivalence, à se lancer dans une compétition victimaire et à ne pas laisser aux seuls Juifs la couronne du martyre”21. Pour Eric Conan, elle relèverait “de cette « guerre des mots » décrite par George Orwell”22. Le dernier livre de Vincent Geisser viendrait donc bien en contrepoint à l’ouvrage de Pierre-André Taguieff paru il y a deux ans23. Y sont dénoncés, à plusieurs reprises, les accents prétendument “islamophobes” de Taguieff dans la Nouvelle judéophobie. Comme nous l’indique Jean Birnbaum cependant, le théoricien du “bougisme”24 n’a pas attendu V. Geisser pour s’en prendre au racisme antimusulman qu’il dénonçait dès 199125.
Mais le tatillon V. Geisser veut voir de l’islamophobie partout. Il s’attelle à débusquer, même lorsqu’elle n’existe pas, la parole ou l’expression qui suggérerait que son auteur est un raciste qui se cache. Dès lors, si Taguieff et les “tenants de la thèse de la « nouvelle judéophobie »” (parmi lesquels Raphaël Draï et Shmuel Trigano) ne sont pas passés plus tôt sous les fourches caudines des associations anti-racistes, c’est uniquement parce qu’ils ont su user de “précautions de langage, refusant de ranger tous les musulmans dans la catégorie « islamo-terroristes »”26. De “précautions de langage”, Ginette Lévy, la grand-mère des petites Alma et Lila Lévy, n’en a pas spécialement prises lorsqu’elle exprimait, dans un article au Monde, des propos qui pourraient aisément passer, dans l’acception de V. Geisser, pour islamophobes : “C’est peu dire que je suis navrée, triste, désespérée de ce qui leur arrive. Ce qui leur arrive en premier, et ce qui m’a bouleversée, c’est leur conversion à l’islam.  Pour mes petites-filles, le malheur a voulu qu’elles se réfugient dans la religion la plus visible, et le malheur est encore plus grand.  Je déteste leur conversion, leur voile, leur foulard et leur prière à Allah, mais je les aime et souhaite qu’elles puissent vivre heureuses ”27.
Aucun “appel à la haine raciale” dans les propos de Madame Lévy. Mais qu’en aurait-il été si elle s’était prononcée publiquement contre le port du foulard à l’école ? Pour en revenir aux auteurs prétendument islamophobes listés par V. Geisser, ils n’auraient, selon lui, pas été démasqués avant parce qu’ils auraient savamment “codé” leur discours ! On nage ici en plein dans le procès d’intention. Il est triste d’avoir à préciser qu’aucun d’entre eux ne s’est jamais compromis avec l’extrême-droite. Ajoutons qu’aucun n’a franchi la ligne de la critique raisonnée de l’islam. Par ailleurs, il est pour le moins cocasse de noter qu’en matière de “précautions de langage”, V. Geisser excelle. Qualifiant les islamistes tantôt de “conservateurs”28, tantôt de “communautaristes”29, il ne va jamais jusqu’à appeler un chat un chat et un congrès de l’UOIF un rassemblement de fondamentalistes. On peut s’interroger sur cette étrange complaisance. On trouve un élément de réponse dans le passage qui suit : “La dénonciation récurrente de l’influence néfaste des mouvements religieux auprès des jeunes de banlieues apparaît comme une stratégie pour disqualifier des “concurrents gênants”, accusés d’être des islamistes ou des fondamentalistes, alors qu’en réalité ils ne sont souvent que des musulmans croyants et pratiquants, liés aux grandes organisations comme la Fédération nationale des musulmans de France (FNMF) ou l’Union des organisations islamiques de France (UOIF)”30.
Et voilà où nous divergeons radicalement. Voilà précisément notre point de désaccord fondamental, celui sur lequel nous n’arriverons vraisemblablement jamais à nous entendre. V. Geisser l’écrit lui-même : “Nous employons les mêmes mots , nous nous référons souvent aux mêmes organisations , nous lisons parfois les mêmes ouvrages et les mêmes auteurs mais, au-delà des apparences, nous ne parlons pas de la même chose”31.
C’est le moins qu’on puisse dire et lorsque V. Geisser accuse les “nouveaux islamophobes” de n’aimer finalement que les musulmans émancipés, on ne peut pas le contredire tout à fait. C’est peut-être notre défaut : qu’ils soient musulmans, juifs, chrétiens, bouddhistes, athées ou agnostiques, nous préférons, effectivement, les hommes et les femmes libres et émancipés plutôt qu’assujettis et aliénés. On répondra en outre à V. Geisser que, du côté des islamistes qu’il fréquente et dont il est devenu la coqueluche, on n’aime les femmes que voilées, les Juifs que convertis (comme les sœurs Lévy) et les homosexuels pas du tout. Mais cela ne lui importe guère. Car tout se passe comme s’il considérait que la laïcité, doctrine “franco-française”, ne pouvait pas être comprise des musulmans – fussent-ils Français ! En outre, là où il voit une pratique anodine et innocente de l’islam, nous y voyons une dérive intégriste. Nous sommes prêts à croire que les musulmans “liés” à l’UOIF ne sont, au fond, que des pratiquants sans histoire et de bonne foi : soumis à un puissant prosélytisme, instrumentalisés à leur insu, ils se recrutent, le plus généralement, dans des banlieues défavorisées et sont frappés, de ce fait, par une misère économique et sociale réelle. Mais quant aux dirigeants des organisations qui les encadrent, soutenir, avec la caution intellectuelle d’un chercheur du CNRS, que leur vision de l’islam est progressiste, cela est proprement scandaleux.
C’est pourtant ce que fait, avec V. Geisser, Françoise Lorcerie, elle aussi chercheur à l’IREMAM, qui n’hésite pas à prétendre que des organisations telles que l’UOIF promouvraient une “lecture réformiste de l’islam”32. Concédons que les salafistes “réformistes” de l’UOIF ne prônent pas, comme le Tabligh, l’islam qui prévalait dans l’Afghanistan des talibans. De même n’ont-ils rien à voir avec les wahhabites, ces ultra-fondamentalistes qui s’alignent entièrement sur les positions rigoristes de l’Arabie Saoudite. Mais cela est-il suffisant d’appeler, comme le fait Tariq Ramadan, à un “moratoire” sur la lapidation des femmes plutôt que de la dénoncer purement et simplement, pour se voir qualifier de réformiste ? Assurément, l’UOIF ne prêche pas la guerre sainte. Il n’en reste pas moins que l’organisation entretient des relations directes – bien qu’informelles – avec les Frères musulmans, un mouvement islamiste créé en Égypte en 1927 par Hassan Al-Banna33. Que le président de l’UOIF, Lhaj Thami Breze, a déclaré à la presse “Notre Constitution, c’est le Coran !”34 (le mot d’ordre de la confrérie). Que c’est à l’initiative de cette organisation que le Conseil européen de la Fatwa (dont plusieurs membres sont à la tête de partis islamistes “modérés” dans le monde) a été créé. Que le dit-Conseil justifie rien moins que les attentats-suicides – “opération martyrs” disent-ils – et émet des avis rappelant par exemple l’interdiction des mariages mixtes (entre musulmans et non-musulmans). Qu’au rassemblement annuel de l’UOIF circule de la littérature antisémite et négationniste35. Qu’enfin cette organisation appelait à manifester, dans les années 1990, contre l’écrivain Salman Rushdie, condamné à mort par l’ayatollah Khomeiny pour avoir publié ses Versets sataniques. Certes, tous les fondamentalistes ne sont pas des chantres de l’”islamisme radical”36, des caudataires d’Oussama Ben Laden. Et ce qui caractérise l’islamisme est moins le recours à la violence que la prétention de la religion à se mêler de politique. Mais qu’on ne s’y trompe pas : il ne s’agit pas, pour les gens de l’UOIF, d’accommoder une pratique ingénument conservatrice de l’islam à la République, mais bien de tout mettre en œuvre pour adapter la société à une certaine forme d’islam particulièrement obscurantiste : celui, en l’occurrence, des Frères musulmans37. À l’instar du Front national, l’UOIF n’est-elle pas, dès lors, une entité qui prospère “à l’ombre de la tolérance démocratique tout en rêvant de la poignarder”38 comme le suggèrent Caroline Fourest et Fiammetta Venner ? Dans Frères musulmans, frères féroces39, l’écrivain algérienne Latifa Ben Mansour (qui est également chercheur au CNRS) analyse ainsi le discours islamiste de ces organisations que l’on devrait, en toute logique, situer à l’extrême-droite du spectre politique. Elle montre comment les fondamentalistes s’arrogent le monopole du discours sur l’islam pour en faire leur chasse gardée et l’instrumentalisent en prétendant “purifier” la société. Cette pratique de l’islam, loin d’être banale comme se plaît à le croire V. Geisser, est évidemment en totale rupture avec l’islam de la grande majorité des Français musulmans. Ainsi, Latifa Ben Mansour peut écrire : “L’islam bien vécu est serein, paisible, nullement agressif, solidaire, partageur. Comme le dit l’adage, les gens heureux n’ont pas d’histoire. Cet islam-là, vous ne le verrez jamais dans la revendication hystérique et stérile ; il est dans le travail, la réflexion et provoque le respect. Malheureusement, on ne voit pas ces gens sur les plateaux de télévision, on ne les entend pas à la radio. D’ailleurs, ces personnes n’aiment pas être désignées par leur religion, mais par l’ensemble des paramètres qui les constituent et qui font d’elles des êtres humains”40.
On aurait pu penser que ces paroles de raison et d’apaisement toucheraient V. Geisser. Il n’en est rien puisqu’il a le culot de ranger sa consœur dans la catégorie des “musulmans islamophobes” que l’”islam vécu et les musulmans ordinaires  n’intéressent pas”41 ! Ainsi, certains de nos spécialistes patentés du monde arabe et musulman s’entêtent à rester sourds aux appels de ces musulmans libéraux qui, à l’instar de Latifa Ben Mansour ou encore de Betoule Fekkar-Lambiotte42, nous adjurent de résister aux intégristes. Bien sûr, pour V. Geisser, ces musulmans islamophobes ne sont que les “cautions ethniques du discours public sur le danger islamique”. On tenait Malek Boutih – ancien président d’SOS Racisme – pour un militant sincère. On se trompait, il n’est qu’une “caution ethnique”. De même que Soheïb Bencheikh et Dalil Boubakeur, respectivement mufti de Marseille et recteur de la Mosquée de Paris, eux aussi accusés de faciliter l’islamophobie ! Une islamophobie d’autant plus pernicieuse qu’elle avancerait masquée et “se cacherait, le plus souvent, derrière une islamistophobie”43. Ainsi, ce serait par arrivisme et souci d’intégration que “ces porte-parole auto-proclamés de l’islam de France”44 s’ingénieraient à reconstruire l’islam “sur un mode imaginaire”45, véhiculant une image péjorative de leurs coreligionnaires. C’est une manière de voir les choses. Une autre est de les considérer comme des refuznik, des musulmans qui s’insurgent contre ceux qui salissent l’islam, en donnent une image obscurantiste, et éclaboussent la majorité silencieuse des Français qui se reconnaissent dans cette confession. Ceci étant, si l’on accorde un tant soit peu de sérieux au concept de “caution ethnique”, force est de constater que c’est le rôle endossé par les deux sœurs Alma et Lila Lévy auprès des islamistes. En effet, la situation des deux jeunes filles rompt totalement avec l’image qu’on se fait communément d’une petite musulmane qui porterait le voile : elles ne sont pas d’”origine maghrébine”, se sont converties, et leur père, Alain Lévy (par ailleurs avocat du MRAP) se définit comme un Juif athée. C’est pourquoi elles ont été mises en avant par les médias autant que par les politiques (Daniel Cohn-Bendit46, Alain Lipietz47, etc.), bref par tout le front “anti-loi”, trop heureux d’avoir trouvé là un cas qui n’aurait rien du cliché. Alma et Lila auraient démontré que le port du foulard peut, aussi, consister en un acte d’individualisme et d’émancipation de la tutelle familiale. Soit. On souhaite croire cependant que les défenseurs “officiels” d’Alma et Lila n’ont pas discuté avec elles ni ne les ont lues. Car, bien que nullement soumises à une influence parentale (mais alors, à laquelle ?), les deux sœurs ont développé une vision de l’islam que ne renieraient pas les “réformistes” (!) de l’UOIF. Elles justifient la peine de mort par lapidation des femmes adultères, disent leur hantise de l’homosexualité, prétendent que le cinéma “est un lieu qui favorise le péché”, expliquent leur refus de serrer la main aux hommes… Ces hommes qui, lorsqu’ils “jouent au foot en short,  ne respectent pas le hadith” : idéalement, ils seraient obligés de “se couvrir des poignets jusqu’aux chevilles”48 nous apprend ainsi Alma. Quant à aller à la plage ou à la piscine, cela supposerait de se mettre en maillot. Proprement impensable pour ces phobiques de la mixité.

Encore une fois, nier l’existence d’un racisme anti-arabe et, par extension, d’une islamophobie, n’a aucun sens. De ce point de vue, le terme repris par V. Geisser a le mérite d’éviter le barbarisme que constitue le terme de “racisme anti-musulman” qui biologise “par là même le fait culturel religieux, comme s’il s’agissait d’une question de gènes”49. Ainsi, tant que le concept d’islamophobie est réservé à la qualification d’actes d’agression contre des lieux de culte musulmans ou contre des manifestations publiques de la présence de l’islam en France, il ne pose aucun problème : il ne fait que décrire une réalité alarmante. C’est lorsqu’on prétend lui donner une autonomie que le bât blesse et que le concept commence à devenir problématique. Comme le soutiennent Caroline Fourest et Fiammetta Venner, ce concept de “nouvelle islamophobie” présente en effet l’inconvénient de réduire “la question du racisme et de l’intégration à une question confessionnelle, comme si tous français originaires du Maghreb étaient tous musulmans pratiquants et comme si l’enclavement des banlieues n’était plus qu’une question de choc des religions”. En ce sens, la bienveillance d’un Nicolas Sarkozy vis-à-vis d’organisations comme l’UOIF “donne surtout le sentiment de vouloir traiter le dossier de l’exclusion sociale uniquement par le biais de l’intégration religieuse”50. Par ailleurs, le terme d’”islamophobie” a une généalogie troublante. Utilisé à partir de la révolution khomeyniste (1979) par les mollahs iraniens pour stigmatiser les femmes qui refusaient le voile, “il a été réactivité au lendemain de l’affaire Rushdie par des associations islamistes londoniennes . Après avoir gagné les associations antiracistes anglaises, le mot a été intronisé en France par Tariq Ramadan, dont la double casquette de musulman réformiste fondamentaliste et de militant tiersmondiste a permis sa diffusion rapide vers l’extrême gauche”51. Passé dans le vocabulaire des associations anti-racistes, le terme est aujourd’hui si controversé qu’un conseil national extraordinaire du MRAP52 vient de décider un moratoire sur son utilisation. Dans la résolution adoptée, on peut lire : “La critique de l’Islam n’est ni un racisme anti-arabe, ni un racisme anti-musulman. L’islamophobie est une expression quiconfond la phobie de la religion et la phobie du musulman”. Comme le note le journal Marianne, “le virage est d’autant plus spectaculaire que Mouloud Aounit, secrétaire général du mouvement, clamait la nécessité pour le MRAP de créer un « observatoire de l’islamophobie »”53. Que Mouloud Aounit se rassure, un tel observatoire s’est déjà créé, fin 2003. Le Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF), proche de l’UOIF, et qui déplore “une institution généralisée de l’islamophobie” (sic) nage d’ailleurs en pleine confusion, amalgamant complaisamment racisme et blasphème. Cependant, toutes les religions ont leurs zones d’ombre et connaissent des dérives. C’est le mérite de Caroline Fourest et Fiammetta Venner de nous avoir montré, dans Tirs croisés54, qu’en terme d’intégrisme, christianisme et judaïsme ne sont pas en reste. Leur thèse est qu’il y aurait en fait une profonde gémellité entre tous les mouvements intégristes qui partageraient finalement la “même vision du monde. Le fait qu’ils accusent systématiquement les laïcs et non les autres intégristes à la moindre crise prouve que leur ennemi prioritaire reste les non-intégristes”55. L’AGRIF56 par exemple, joue sensiblement le même rôle pour l’intégrisme catholique que le CCIF pour l’islamisme. Créée en 1984, cette association, dirigée par l’ex-frontiste Bernard Anthony et qui se fixe pour but de débusquer le “racisme antifrançais et antichrétien”, s’attaque tantôt à l’affiche de Larry Flint de Milos Forman, tantôt à la projection de films comme La Dernière Tentation du Christ de Martin Scorsese, ou encore Amen de Costa-Gavras57. Cependant, “la différence entre les deux démarches tient aux contre-feux qu’ils rencontrent. En effet, personne n’est dupe lorsque l’AGRIF fait des procès pour « racisme anti-chrétien ». Tout le monde sait qu’il s’agit en réalité de lutter contre toute critique de la religion. En revanche, tout le monde est tombé dans le panneau de l’ »islamophobie »”58, déplorent les fondatrices de la Revue Prochoix.

Il faut se rendre à l’évidence, la “nouvelle islamophobie” remplit, pour V. Geisser, au moins trois fonctions. Tout d’abord, le mot sert d’intimidation à tous ceux qui, musulmans ou non, sont contre le port du voile à l’école (sans préciser que les laïques militent contre le port de tous signes religieux visibles, sans distinction de confession), contestent les interprétations archaïques de la charia (notamment en termes d’égalité des sexes) et luttent contre les intégristes. Il culpabilise ceux qui tentent de moderniser l’islam de l’intérieur (comme Malek Chebel59 par exemple) et diabolise les laïques. Or, comment ne pas voir que cette définition de l’islamophobie, en plus de nous faire lâcher la proie – la question du racisme – pour l’ombre – une islamophobie attrape-tout, largement fantasmée et qui serait principalement le fait des “nationaux-républicains” – rejoint celle des mollahs iraniens les plus obscurantistes ? Et que penser de ce passage où V. Geisser délivre quasiment l’aveu de sa confusion entre islam et islamisme : “ les idéologues de la nouvelle islamophobie sont moins des islamophobes que des islamistophobes : ils prétendent s’attaquer non pas à la religion musulmane et à ses fidèles mais à ses formes dévoyées que constituent selon eux, l’islamisme, le fondamentalisme et l’islamo-terrorisme”.
Doit-on comprendre que, selon lui, l’islamisme, le fondamentalisme et le terrorisme ne sont pas des formes dévoyées de la religion musulmane ? En second lieu, il y a une vraie démagogie de V. Geisser vis-à-vis d’un public majoritairement musulman qui souhaite qu’on l’éclaire sur la fièvre polémique qu’a connu le pays au cours de la dernière affaire du voile. Cherchant à comprendre l’hostilité a priori de l’opinion publique vis-à-vis de l’expression ostensible d’un signe islamique, ils trouvent, dans la thèse de la nouvelle islamophobie, une explication qui brille par son évidente simplicité. En réalité, V. Geisser procède comme Tariq Ramadan : il dit à des musulmans déboussolés ce qu’ils veulent entendre. En d’autres termes, il brosse son auditoire dans le sens du poil. Un auditoire écorché vif par des discriminations raciales encore trop nombreuses, mais aussi par des inégalités sociales criantes et un véritable déficit d’intégration professionnelle (malgré les diplômes). Bref, c’est un orgueil blessé que flatte notre chercheur “ès islamophobie”, un orgueil que les promesses non tenues du pacte républicain ont atteint au plus profond de lui-même. Troisièmement, on a l’impression que V. Geisser s’est emparé d’une notion polémique pour régler ses comptes. On aurait attendu de cet essai une étude approfondie du concept d’islamophobie, une mise en discussion qui se serait fondée sur une enquête sociologique sérieuse (qui fait, hélas, cruellement défaut, bien que l’auteur ne cesse de s’y référer60 !). Or V. Geisser se contente de jeter dans le même sac des individualités aux horizons très différents, pour ne pas dire carrément contradictoires. La méthode est connue : il suffit d’amalgamer de manière indiscriminée, des personnalités pour le moins douteuses (le frontiste Farid Smahi, le chercheur Alexandre Del Valle, ou l’UMP Rachid Kaci) pour ne pas dire franchement sinistres (Oriana Fallaci) avec toute une constellation de musulmans “libéraux”, d’intellectuels algériens exilés, de philosophes, de sociologues, d’associatifs, etc. Bref, nous avons affaire, avec la Nouvelle islamophobie, à un pamphlet qui, dans le droit fil du Rappel à l’ordre de Daniel Lindenberg61, s’apparente à une basse manœuvre de flicage idéologique. Se plaçant sous les auspices de la “neutralité axiologique”, V. Geisser fait d’une exigence un confort. Les catégories qu’il sollicite (“intellectuels nationaux-républicains”, “experts de la peur”, “intellectuels médiatiques”, etc.) n’ont en effet rien de scientifique. Les “intellectuels nationaux-républicains”62 dont il parle par exemple, recouvrent des personnalités aussi différentes que Régis Debray, Elisabeth Badinter, Alain Finkielkraut, Elisabeth de Fontenay et Catherine Kintzler63. En outre, l’expression n’est pas innocente : incessamment employée à l’égard des républicains laïques, elle stigmatise et disqualifie d’entrée de jeu ceux qu’elle vise, “national-républicain” faisant immédiatement penser au mouvement crypto-fasciste du même nom – le MNR de Bruno Mégret. De plus, dans un récent article64, V. Geisser encourage ceux qui, tel son ami Mouloud Aounit auraient lutté contre le “développement du national-laïcisme” (comme pour faire un parallèle avec “national-socialisme”), manière de nazifier à proprement parler le combat laïc. Enfin, il évoque ces “hérauts républicains  dont la fonction est précisément de réitérer nos grands principes de cohésion nationale et surtout de “rappeler à l’ordre” ceux qui cherchent délibérément à s’en écarter”65. Comme si, parmi les réflexes hérités de l’ère stalinienne, le “rappel à l’ordre” ne venait pas précisément de ceux qui, comme lui, s’attachent à “fasciser l’inquiétude”66. D’ailleurs, nous dit V. Geisser, la nouvelle islamophobie cacherait, également, une sinistrophobie : “ ces “nouveaux intellectuels” algériens Mohamed Sifaoui, Hassane Zerrouky, Latifa Ben Mansour s’en prennent fréquemment à la gauche française et aux milieux progressistes européens (ATTAC, la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme, Amnesty International, Le Monde diplomatique, etc.), accusés de donner la parole aux islamistes et à leurs supposés défenseurs. Leur islamophobie verse alors dans une certaine forme de sinistrophobie”67.
Cette thèse, qui est une manière pour V. Geisser de se poser en défenseur des valeurs de la gauche, ne sert, encore une fois, qu’à excommunier les républicains de progrès accusés de nourrir une véritable “haine de la gauche partisane et syndicale” ! Au passage, notons qu’il accomplit le tour de force de réconcilier la deuxième gauche et la gauche alter-mondialiste, unanimes dans la dénonciation de la nouvelle islamophobie. Pas tout à fait d’accord sur la définition du “nouveau réactionnaire”, sociaux-libéraux et gauchistes se retrouvent toutefois unanimement dans la désignation du bouc émissaire idéal qui revient à tour de rôle sous leurs plumes : le philosophe Alain Finkielkraut. Ce dernier, au moment de la parution du livre de Daniel Lindenberg, écrivait : “De son aile radicale à son extrême centre, l’intelligentsia engagée militarise la vie de l’esprit. Il n’y a plus d’oeuvre singulière, il y a deux camps – l’humanité et ses ennemis”68. De la même façon, si V. Geisser nous invite à briser la conception binaire qui fait s’opposer les “gentils” musulmans aux “mauvais”, il ne fait que substituer une vision étroitement manichéenne à une autre. Car selon lui, il y aurait, d’un côté, tous ceux qui n’ont aucun problème avec l’islam et, de l’autre, les islamophobes. Or, l’islam – non moins que notre système de retraites, la Corse ou le taux de chômage – fait aujourd’hui problème ; c’est un fait. Et à moins de mettre des barrières à l’investigation du libre examen, dire cela n’est pas être raciste. À ce propos, l’affaire Houellebecq illustre assez bien la dérive d’un certain antiracisme institutionnel qui en arrive à remettre en cause la liberté d’expression elle-même. Dans un entretien accordé au magazine Lire69 à l’occasion de la sortie de son livre, Plateforme, le romancier Michel Houellebecq avait déclaré : “ la religion la plus con, c’est quand même l’islam. Quand on lit le Coran on est effondré… effondré !”. Immédiatement accusé d’islamophobie et donc de racisme anti-musulman, le romancier avait été attaqué en justice par le MRAP et finalement relaxé, la justice arguant que “l’énonciation d’une opinion personnelle relativement à une religion envisagée au sens conceptuel du terme, et qui n’est accompagnée d’aucune exhortation ni appel à la partager ne constitue pas un délit, même si elle peut heurter ces personnes elles-mêmes dans leur attachement communautaire ou leur foi”70. On ne peut pas plaire à tout le monde. Michel Houellebecq non plus. Mais, dans une République laïque qui, de surcroît, a été le pays de Voltaire, la liberté d’expression se doit d’être égale pour tous. De ce point de vue, il faut reconnaître que l’islamophobie de Houellebecq vaut bien l’occidentalophobie des fondamentalistes qui l’accusent de répandre la haine. Ainsi, Houellebecq n’est coupable ni d’incitation à la haine raciale, ni de diffamation. Son propos relèverait, à la rigueur, de l’insulte. Peut-être porte-t-il préjudice aux musulmans mais pas moins que François Furet ne porte préjudice aux communistes lorsqu’il publie Le Passé d’une illusion. Le seul motif pour lequel on pourrait finalement condamner l’écrivain, ce serait pour délit de blasphème… supprimé – c’est une chance – depuis 1791. Car la France sera républicaine tant qu’elle continuera à prendre au sérieux ses principes. Elle l’est déjà moins lorsqu’elle en vient à interdire qu’on piétine le drapeau tricolore et qu’on siffle la Marseillaise71 – choses qui devraient, pourtant, aller de soi. Elle ne le serait absolument plus si elle restreignait, sous la pression des communautarismes, la liberté d’expression consacrée non seulement par la loi “fondatrice” du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse mais aussi, sinon surtout, par les articles 10 et 11 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen (26 août 1789). De plus, “s’il faut poursuivre en justice un écrivain qui tourne en dérision l’islam, nous dit Henri Peña-Ruiz, alors il faudra également bannir des bibliothèques Voltaire, lui qui écrivait “écrasons l’infâme” à propos du cléricalisme catholique, ou Spinoza, qui n’avait pas de mots assez durs pour les théologiens rétrogrades”72. De la même manière, ce n’est pas parce que nous ne sommes pas d’accord avec ce que dit ou écrit V. Geisser que nous lui contestons le droit de s’exprimer publiquement. “Je hais vos idées, mais je me ferais tuer pour que vous ayez le droit de les exprimer” (Voltaire).
“Au-delà des angélismes”. C’est le titre que donne V. Geisser à sa conclusion. Et voilà que le sociologue, feignant de s’interroger – plutôt que tourmenté par le scrupule –, écrit : “En mettant à nu les mécanismes de la nouvelle islamophobie, n’avons-nous pas péché par angélisme et naïveté scientifique, cette fascination pour notre objet de recherche, syndrome bien connu dans les milieux universitaires français ?”73. Mais voilà qu’il retombe dans la commodité de la caricature : “Et si les  Oriana Fallaci et toutes les “consciences européennes éclairées” avaient finalement raison ?  Mais précisément, les “musulmans” et les “islamo-terroristes” que mettent en scène nos intellectuels médiatiques  n’ont plus grand-chose à voir avec ceux que nous pouvons observer au gré de nos travaux”74.
Bref, quand V. Geisser entend “islamo-terroriste”, il sort son fusil ! Que ces catégories très journalistiques soient critiquables et souffrent d’un déficit patent de rigueur scientifique est indéniable. Mais écarter d’un revers de main toute mise en cause des mouvements islamistes sous ce prétexte relève de la malhonnêteté intellectuelle. On est en droit, en effet, de s’interroger sur la tendance de V. Geisser à taire systématiquement les aspects “fâcheux” d’organisations comme l’UOIF. Pourquoi les épargner ? Pourquoi les courtiser même ? S’il les considère comme inoffensives, n’aurait-il pas été plus pédagogue et surtout plus scientifique de nous démontrer, à nous les prétendus islamophobes, que nous nous trompons – et ce à partir de faits tangibles ? Non. V. Geisser préfère excommunier, stigmatiser les inquiets, choisissant l’aveuglement délibéré et la fuite dans une construction intellectuelle aussi fragile que simpliste à la confrontation au réel qui contrarierait ses préjugés obsidionaux. En définitive, on ne peut que se sentir solidaire de ces intellectuels qui, cloués au pilori par les chiens de garde de la bien-pensance, s’étaient vus contraint de publier un “Manifeste pour une pensée libre”. On y trouvait des mots qui gardent toute leur acuité : “Oui, nous pensons que l’abandon progressif du modèle français d’intégration, fait d’exigences et de générosité, est une erreur dont les populations issues de l’immigration sont les premières victimes. Oui, nous redoutons, face à certaines prétentions islamiques, la naïveté de ceux qui dénoncent par ailleurs le retour de l’ordre moral derrière toutes interrogations sur l’omniprésence de la pornographie, tout en traitant d’”islamophobe” ceux qui critiquent la misogynie de l’intégrisme religieux musulman. Oui, nous craignons l’abandon des principes de la laïcité, dépréciés parce que leurs bienfaits pacificateurs ont fini par paraître évidents. Oui, nous osons parler d’antisémitisme ou de judéophobie quand des synagogues flambent dans le silence”75.
Après la nouvelle islamophobie, la “nouvelle laïcophobie” reste à écrire…
Rudy Reichstadt (étudiant à l’IEP d’Aix-en-Provence, ancien élève de Vincent Geisser)
Notes

1 Vincent GEISSER, La Nouvelle islamophobie, La Découverte, septembre 2003, 122 pp.
2 Dominique VIDAL, “De l’arabophobie à l’islamophobie”, Le Monde diplomatique, novembre 2003.
3 Voir les incendies des mosquées de Seynod et d’Annecy dans la nuit du jeudi au vendredi 5 mars 2004.
4 Oriana FALLACI, La Rage et l’orgueil, Plon, 2002, 195 pp.
5 “Moi, je suis un peu islamophobe. Cela ne me gêne pas de le dire. Nous avons le droit de combattre le  racisme, d’accepter une pratique paisible de l’islam. Et j’ai le droit, je ne suis pas le seul dans ce pays à penser que l’Islam – je dis bien l’Islam, je ne parle même pas des islamistes – en tant que religion apporte une débilité d’archaïsmes divers, apporte une manière de considérer la femme, de déclasser régulièrement la femme, et en plus un souci de supplanter la loi des États par la loi du Coran, qui en effet me rend islamophobe” a déclaré Claude Imbert, fondateur de l’hebdomadaire Le Point, lors d’un débat sur LCI le vendredi 24 octobre 2003.
6 “Non à l’islamisation” peut-on lire sur les affiches de campagne des candidats MNR (le parti de Bruno Mégret) aux élections régionales de 2004. Comme à son habitude, l’extrême-droite joue sur les peurs et, de la xénophobie, fait son fond de commerce.
7 Institut de Recherches et d’Etudes sur le Monde Arabe et Musulman.
8 Pierre-André TAGUIEFF, “Le nouvel opium des intellectuels”, Le Figaro, 27 novembre 2002.
9 Cette conférence, intitulée “L’islam, une peur européenne ?” nous apporte un précieux complément à l’ouvrage de Vincent Geisser. Elle est retranscrite sur le site de l’UOIF et même disponible en téléchargement au format mp3.
10 Eric CONAN, “Qui parle d’islamophobie ?”, L’Express, 4 décembre 2003.
11 “C’est pour “aider l’islam à s’organiser” que l’État a créé le Conseil français du culte musulman (CFCM), tout en le dispensant de passer sous les fourches Caudines de la laïcité comme y furent contraints le catholicisme et le judaïsme” in Eric CONAN, “Qui parle d’islamophobie ?”, art. cit.
12 Anne VIGERIE & Anne ZELENSKY, “ »Laïcardes » puisque féministes”, Le Monde, 29 mai 2003.
13 “Quel héritage pour faire face aux défis du présent ?”, rencontre avec Jean-Claude Guillebaud, 7 novembre 2000 (http://www.politique-autrement.asso.fr/lettre/lettre22.htm).
14 “Ce qui est en cause ici, ce n’est pas tant la diabolisation médiatique des musulmans – les journalistes ne cherchaient pas a priori à donner à voir une image négative de l’islam – qu’une tendance à homogénéiser des attitudes et des comportements, à les essentialiser et à les communautariser, comme si les musulmans de France se devaient d’avoir nécessairement un avis sur Ben Laden et les événements en cours.” in Vincent GEISSER, op. cit., p. 25.
15 Pascal BRUCKNER, “Le chantage à l’islamophobie”, Le Figaro, 5 novembre 2003.
16 Cf. Marianne du 2 au 8 février 2004, p. 11.
17 Dominique VIDAL, “De l’arabophobie à l’islamophobie”, art. cit.
18 Commission Nationale Consultative des Droits de l’Homme, La lutte contre le racisme et la xénophobie. Rapport d’activité 2002, La Documentation française, Paris, 2003.
19 Doutant de la réalité de la recrudescence des violences antisémites enregistrées en France au cours des années 2001 et 2002, José Bové a émis publiquement des soupçons quant à l’implication du Mossad derrière ces attentats.
20 Cf. Tariq RAMADAN, “Critique des (nouveaux) intellectuels communautaires”, diffusé le 2 octobre 2003 sur les sites du Forum Social Européen et de Oumma.com (site musulman francophone).
21 Pascal BRUCKNER, “Le chantage à l’islamophobie”, art. c
it. 22 Eric CONAN, “Qui parle d’islamophobie ?”, art. cit.
23 Pierre-André TAGUIEFF, La Nouvelle judéophobie, Mille et une nuits, 2002, 234 pp.
24 Pierre-André TAGUIEFF, Résister au bougisme, Mille et une nuits, 2002, 112 pp.
25 “En 1991, les éditions La Découverte publiaient Face au racisme, ouvrage collectif en deux tomes dirigé par le politologue Pierre-André Taguieff. On pouvait y lire un chapitre entièrement voué à la réfutation du discours antimusulman – notamment cette “stratégie de l’amalgame” selon laquelle “l’islam serait par nature, de toute éternité et partout, fanatique, conquérant et générateur de terrorisme” in Jean BIRNBAUM, “L’islamophobie reste à étudier”, Le Monde des livres, 3 octobre 2003.
26 Vincent GEISSER, op. cit., p. 86.
27 Ginette LÉVY, “Alma, Lila, le voile”, Le Monde, 10 octobre 2003.
28 Vincent GEISSER, op. cit., p. 39.
29 Ibid., p. 37.
30 Ibid., p. 96.
31 Ibid., p. 115.
32 Françoise LORCERIE, “L’islam, une religion d’intrus ?”, L’Humanité, 4 novembre 2003.
33 Jean-Michel DÉCUGIS, “L’UOIF, une machine de pouvoir”, Le Point, n° 1599, 9 mai 2003.
34 Cf. Le Parisien du 12 février 2003.
35 “Entre autres, on y trouvait des ouvrages de Roger Garaudy et un opuscule titré le Manifeste judéo-nazi d’Ariel Sharon. Ou encore les brochures de Ahmed Deedat, auteur notamment de Résurrection ou Ressuscitation ? et de Crucifixion ou Cruci-fiction ? Sans oublier les nombreuses cassettes et livres de la famille Ramadan, du grand-père, fondateur des Frères musulmans, aux deux petits-enfants Tariq et Hani Ramadan” in Mina KACI, “L’UOIF avec la bénédiction de Nicolas Sarkozy”, L’Humanité, 24 juin 2003. Il faut noter que le Manifeste judéo-nazi d’Ariel Sharon est un faux comparable, selon les mots de Xavier Ternisien lui-même, “au tristement célèbre Protocole des sages de Sion” (cf. Xavier TERNISIEN, “Un pamphlet antisémite circule dans les milieux propalestiniens radicaux”, Le Monde, 12 juin 2002).
36 L’expression est empruntée à Bruno ETIENNE, Les Amants de l’Apocalypse, éd. de l’Aube, 2002.
37 “Le guide suprême des Frères musulmans égyptiens, Mohammed Mehdi Akef, persuadé que « l’Islam va conquérir l’Europe et l’Amérique », s’est déclaré convaincu que l’Union des organisations islamiques de France (UOIF), proche de son mouvement, pourrait « faire face à ce courant malveillant  qui combat le voile et qui est similaire au courant existant en Turquie et en Tunisie »” in Christophe BARBIER, “Enquête sur les ennemis de la République”, L’Express, 26 janvier 2004.
38 Caroline FOUREST & Fiammetta VENNER, Tirs Croisés. La laïcité à l’épreuve des intégrismes juif, chrétien et musulman, éd. Calmann-Lévy, octobre 2003, p. 251.
39 Latifa BEN MANSOUR, Frères musulmans, frères féroces. Voyage dans l’enfer du discours islamiste, Ramsay, 2002, 266 pp.
40 Latifa BEN MANSOUR, “L’islam bien vécu est serein, paisible, nullement agressif”, propos recueillis par Besma LAHOURI & Eric CONAN, L’Express, 18 septembre 2003. 41 Vincent GEISSER, op. cit., p. 115.
42 La présidente de l’association Terres d’Europe, Betoule Fekkar-Lambiotte, avait été désignée pour siéger au CFCM. Elle a démissionné le 7 février 2003, avant les élections, afin de protester contre l’hégémonisme octroyé par Nicolas Sarkozy à l’UOIF, déclarant vouloir “reprendre sa liberté d’expression pour défendre la conception d’un islam républicain” in Mina KACI, “L’UOIF avec la bénédiction de Nicolas Sarkozy”, art. cit.
43 Vincent GEISSER, op. cit., p. 96.
44 Ibid., p. 96.
45 Vincent GEISSER, op. cit., p. 20.
46 Daniel & Gabriel COHN-BENDIT, “Une honte pour l’école laïque”, Le Monde, 17 octobre 2003.
47 Alain LIPIETZ, “Le débat sur le foulard islamique : ce que j’en pense actuellement”, ProChoix, n° 26, décembre 2003.
48 Alma & Lila LÉVY, Des filles comme les autres. Au-delà du foulard. Entretiens avec Véronique Giraud et Yves Sintomer, La Découverte, 2004, 224 pp.
49 Besma LAHOURI & Eric CONAN, “La laïcité face à l’islam”, L’Express, 18 septembre 2003.
50 Caroline FOUREST & Fiammetta VENNER, “Islamophobie ?”, ProChoix, n° 26-27, automne-hiver 2003, p. 13.
51 Ibid., pp. 14-15.
52 “Résolution concernant le racisme à l?encontre des populations arabo-musulmanes”, 8 mai 2004.
53 “Révolution au Mrap”, Marianne, 24-30 mai 2004, p. 10.
54 Caroline FOUREST & Fiammetta VENNER, Tirs Croisés, op. cit.
55 Ibid., p. 401.
56 Alliance Générale contre le Racisme et pour le respect de l’Identité Française et chrétienne.
57 Cf. Christophe BARBIER, “Enquête sur les ennemis de la République”, art. cit.
58 Caroline FOUREST & Fiammetta VENNER, “Islamophobie ?”, art. cit., p. 14.
59 Cf. Malek CHEBEL, Manifeste pour un islam des Lumières. 27 propositions pour faire bouger l’islam, Hachette Littératures, 2004. 60 “ où sont les résultats de cette fameuse “enquête de terrain” dont se réclame Vincent Geisser ? Où sont les études précises sur “l’islam vécu” et les “musulmans ordinaires” dont il se prévaut au nom de “l’analyse sociologique” ? On aura beau fouiller jusque dans les notes infrapaginales, on n’en trouvera pas trace” in Jean BIRNBAUM, “L’islamophobie reste à étudier”, art. cit.
61 Daniel LINDENBERG, Le Rappel à l’ordre. Enquête sur les nouveaux réactionnaires, Le Seuil, 2002.
62 Vincent GEISSER, op. cit, p. 18.
63 Soit les cinq intellectuels qui, au moment de la première affaire du voile, avaient signés l’appel “Profs, ne capitulons pas !”, Le Nouvel Observateur, n° 1304, 2 au 8 novembre 1989.
64 Vincent GEISSER, “Le score de Mouloud Aounit et son élection prochaine au Conseil Régional d’Ile-de-France donnent de l’espoir”, site internet de Marseille Solidaire, 24 mars 2004.
65 Vincent GEISSER, op. cit., p. 40.
66 “L’heure n’est plus à la confiance dans l’avenir, mais à l’inquiétude. Et Lindenberg veut, comme d’autres avec lui, culpabiliser, voire « fasciser » l’inquiétude” in Alain FINKIELKRAUT, “A bout portant”, Le Soir, 7 décembre 2002.
67 Vincent GEISSER, op. cit, p. 107.
68 Alain FINKIELKRAUT, “La catégorie de « réactionnaire » est fictive”, propos recueillis par Joseph Macé-Scaron et Alexis Lacroix, Le Figaro, 14 novembre 2002.
69 Lire, septembre 2001, entretien avec Didier Sénécal.
70 Le Monde, 24 octobre 2002.
71 Voir la loi, votée à l’unanimité en janvier 2003, qui crée un délit d’outrage aux symboles de la République, pénalisant les “agissements” portant atteinte au drapeau et à l’hymne national.
72 Henri PEÑA-RUIZ, “Laïcité et égalité, leviers de l’émancipation”, Le Monde diplomatique, février 2004.
73 Vincent GEISSER, op. cit., p. 115.
74 Vincent GEISSER, op. cit., p. 115.
75 Alain FINKIELKRAUT, Marcel GAUCHET, Pierre MANENT, Philippe MURAY, Pierre-André TAGUIEFF, Shmuel TRIGANO et Paul YONNET, “Manifeste pour une pensée libre”, L’Express, 28 novembre 2002.